Malaise au volant: Quand la route craque sous la pression du quotidien

il y a 9 heures - 11 Février 2026, lexpress.mu
Accident at Gros-Billot, archive photo
Accident at Gros-Billot, archive photo
Depuis le début de l’année, les faits divers liés à des accidents de la route interpellent.

Sorties de route spectaculaires, véhicules encastrés dans des murs ou terminant leur course dans la cour d’un particulier : presque chaque semaine, des images marquantes circulent et alimentent les discussions. Dans certains cas, les autorités évoquent un malaise au volant ayant entraîné une perte de contrôle du véhicule. De quoi relancer une question sensible : les Mauriciens sont-ils à bout de souffle au point que la fatigue, le stress ou la frustration finissent par se manifester dangereusement sur la route ?

La question divise, mais elle mérite d’être posée. Car au-delà des statistiques, ces situations révèlent un malaise plus profond, où se croisent surcharge de travail, pression économique, stress quotidien et manque de repos. Les exemples récents restent gravés dans les mémoires. Un conducteur qui termine sa course dans la cour d’un habitant. Un autre qui percute violemment un mur sans qu’aucun autre véhicule ne soit impliqué. Autant de scénarios qui laissent perplexes et poussent à s’interroger sur l’état physique et mental des conducteurs au moment des faits.

Surmenage, fatigue chronique, nervosité, frustration accumulée… Pour de nombreux observateurs, ces facteurs peuvent altérer la vigilance et la capacité de réaction une fois derrière le volant. Une inquiétude partagée par le monde syndical.

Pour Ashvin Gudday, négociateur syndical et militant, le constat est sans appel. «Lors des rencontres que j’ai avec les travailleurs de tous bords, y compris lors des réunions syndicales, on constate que le système néo-libéral, axé sur le profit au détriment de la vie humaine, pousse les gens à travailler excessivement. Ils sont fatigués, coincés dans un système, sans parler de la cherté de la vie», explique-t-il. Selon lui, cette pression constante engendre un sentiment d’étouffement. «Il y a aussi l’endettement qui fait que la personne se sent piégée. Tout cela crée une frustration profonde.» Une frustration qui, faute de pouvoir être exprimée ailleurs, finit parfois par exploser dans l’espace public, notamment sur la route.

Colère, impatience et «road rage»

Pour Ashvin Gudday, les routes mauriciennes sont devenues le théâtre d’un mal-être collectif. «Les gens extériorisent leur colère et leur frustration à travers leur comportement. On voit des cas de road rage presque tous les jours. Il y a beaucoup d’incivisme, les gens perdent patience», déploret-il. Il élargit même le constat au-delà de la route. «Cette impatience se retrouve partout : aux guichets automatiques, dans le métro, dans les files d’attente. Les gens sont constamment pressés. C’est le résultat d’un mode de vie imposé par un système capitaliste qui maintient les individus dans une course permanente, une sorte de rat race. C’est un très mauvais signal pour la société. »

Le syndicaliste craint que d’autres drames ne surviennent si rien ne change. «Cela a un impact direct sur la santé mentale et le comportement des personnes. C’est symptomatique d’une société où nous attendons toujours la mise en place effective de la semaine de 40 heures, comme cela avait été promis. Aujourd’hui, les gens n’ont tout simplement pas assez de temps pour eux-mêmes, pour se reposer, dormir suffisamment et retrouver un équilibre.»

Quand le stress altère la concentration

Du côté médical, le Dr Sajeed Foondun, consultant en charge à l’hôpital Brown Sequard, appelle toutefois à la prudence. «Il ne faut pas généraliser. Ces cas restent isolés. Une personne de 40 ans, par exemple, peut très bien faire un malaise au volant sans qu’il y ait nécessairement un problème généralisé», souligne-t-il. Il reconnaît néanmoins que le stress au volant est un facteur réel, qui touche toutes les tranches d’âge. «Le stress affecte la conduite. Il faut adopter une approche particulière pour le réduire. Cela commence par la planification du trajet et la gestion du temps», explique-t-il.

Le Dr Foondun insiste sur les effets physiologiques et psychologiques du stress. «Lorsque nous sommes anxieux, notre capacité de concentration et notre temps de réaction diminuent. On peut commettre des erreurs, paniquer ou même rester figé au volant lors d’une crise de panique. Certaines personnes se sentent comme ‘abruties’ sur le moment.»

Pour éviter ces situations, il recommande des gestes simples mais efficaces. «Il faut partir cinq à dix minutes plus tôt, surtout lorsqu’on se rend dans un endroit inconnu. Il faut aussi tenir compte de la luminosité, de l’heure et du trafic. L’imprévu sur la route est une source majeure de stress.» En cas de montée de stress ou de malaise, le médecin est catégorique : il faut s’arrêter. «La personne doit se garer dans un endroit sûr, descendre, faire des exercices de respiration et boire un peu d’eau si possible. Ce n’est qu’une fois calmée qu’elle peut reprendre le volant», conseille-t-il. Il met également en garde contre les comportements agressifs.

«Quand les gens sont pressés, ils deviennent irritables, jurent au volant et perdent leur calme. Dans des embouteillages extrêmes, cela peut même dégénérer en violence. Il faut apprendre à désamorcer le stress.»

La question médicale dès l’obtention du permis

Quant à Iqbal Aubdool, responsable de communication de la Defensive Driving Instructors Association et membre du National Road Safety Council, la réflexion doit commencer bien avant que le conducteur ne prenne la route. «Lorsqu’une personne fait une demande de permis, plusieurs facteurs médicaux doivent être pris en compte : traitements psychiatriques, troubles psychologiques, dépression, problèmes de vision comme la cataracte. Et cela ne concerne pas uniquement les personnes âgées», précise-t-il.

Iqbal Aubdool relate un incident survenu aux Casernes centrales lors d’un exercice de permis. «Une jeune fille a fait une crise d’épilepsie alors qu’elle attendait pour passer une partie de son test. Heureusement, cela ne s’est pas produit pendant la conduite. Mais les parents, sachant son état, auraient dû consulter un médecin de la police avant d’entamer la procédure.»

À l’avenir, Iqbal Aubdool plaide pour une approche plus rigoureuse. «Il y a des conducteurs avec des problèmes cardiovasculaires, de l’apnée du sommeil, des pacemakers ou des troubles de la vision. Ce sont des éléments qui peuvent avoir un impact sérieux sur la conduite. Lors de la prochaine réunion, je compte soulever ces questions car la sécurité de tous est primordiale.»

Au final, ces accidents et sorties de route rappellent que la sécurité routière ne dépend pas uniquement de la mécanique ou du Code de la route. Elle est aussi le reflet de l’état physique, mental et social des conducteurs. Une réalité complexe qui appelle à la fois à plus de prévention, de sensibilisation et à une réflexion plus large sur le rythme de vie imposé à la société mauricienne.