
Derrière cette statistique, des familles endeuillées, des trajectoires brutalement interrompues et une question qui s’impose avec de plus en plus d’insistance : le système d’octroi des permis de conduire à Maurice est-il encore adapté aux réalités actuelles ?
L’inquiétude est d’autant plus vive que l’année 2025 n’a pas marqué de rupture. Plus de 120 personnes ont perdu la vie sur les routes, selon les données de Statistics Mauritius et des bilans publiés en fin d’année. Les chiffres varient légèrement d’année en année – entre 106 et 120 décès – mais tous confirment une réalité alarmante : le seuil des 100 morts annuels reste franchi.
Au premier semestre 2025, 63 décès avaient déjà été recensés. Les motocyclistes et passagers de deux-roues représentaient près de la moitié des victimes, suivis des piétons. Malgré les campagnes de sensibilisation et les mesures annoncées, la courbe ne s’est pas inversée. 2026 démarre même sur un rythme plus inquiétant encore.
Héritage d’un autre temps
Pour Manoj Rajkoomar, secrétaire de la Fédération des moniteurs d’auto-écoles, le problème est structurel. Le système d’octroi du permis de conduire, tel qu’il existe aujourd’hui, est selon lui obsolète. Il décrit un examen pratique réduit à sa plus simple expression : sortie des Casernes, quelques virages et retour au point de départ. Plusieurs situations essentielles ne sont pas évaluées, notamment les dépassements et croisements, la conduite sur autoroute ou l’approche des ronds-points.
Il plaide pour l’introduction d’un carnet d’apprentissage, voire d’un curriculum structuré pour les apprentis conducteurs, intégrant toutes les réalités de la conduite à Maurice. L’obtention du permis devrait être conditionnée à la complétion de ce syllabus et non à la seule réussite d’un test. Il insiste également sur la nécessité de mieux encadrer le travail des examinateurs, avec des fiches d’évaluation standardisées et une formation spécifique.
Il défend aussi l’intégration d’une formation technique de base, afin que les futurs conducteurs comprennent le fonctionnement élémentaire de leur véhicule. Pour les tests oraux, il estime qu’une personne peut réussir sans réellement maîtriser le code de la route. Il propose des questions ouvertes et un véritable échange oral ainsi que l’intégration de notions de conduite défensive. Il rappelle enfin que l’éducation des piétons reste essentielle, la sécurité routière reposant sur l’ensemble des usagers.
Problème systémique avec l’explosion du parc automobile
Pour Barlen Munusami, expert en sécurité routière, le constat est similaire. L’apprentissage se limite trop souvent à ce qui est nécessaire pour réussir l’examen, sans réelle formation globale. Il déplore le manque de cours théoriques structurés et souligne que la durée des tests pratiques, parfois limitée à 10 ou 15 minutes, ne permet pas d’évaluer correctement l’aptitude d’un conducteur. Il dénonce également des incohérences dans les pratiques d’évaluation et préconise l’introduction d’un permis probatoire, à être confirmé après une période d’un à deux ans. Selon lui, le problème est systémique et nécessite une refonte complète.
Même appel à la réforme d’Alain Jeannot, président de l’ONG Prévention Routière Avant Tout. Il insiste sur la nécessité de consolider les données sur les accidents pour mieux orienter les politiques publiques. Il attire particulièrement l’attention sur les deux-roues motorisés, au nombre d’environ 250 000 à Maurice et impliqués dans plus de 50 % des décès sur les routes. Il rappelle que le système actuel d’octroi de permis date de 1986, une époque où le parc automobile comptait 76 000 véhicules. En 2026, ce chiffre dépasse 760 000, soit une hausse de 1 000 % en 40 ans. Il plaide pour l’utilisation de simulateurs de conduite, la prise en compte accrue de la conduite sous influence de drogue ou alcool et l’introduction de tests d’évaluation psychologique pour les aspirants conducteurs.
À travers ces constats convergents, un message s’impose : la réforme du permis de conduire n’est plus un débat technique, mais elle est devenue une urgence humaine.
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